Conscience et religion

, par  hdeb

Lors d’une conférence un des orateurs, un jésuite, a annoncé qu’on a découvert la zone de la religion dans le cerveau humain. Il est choquant que personne n’ait réagi. Cela me rappelle un article que j’ai lu [1].

La conscience

Il y a quelques semaines, j’ai du aborder des questions sur la liberté de conscience et je me suis demandé quelle était la définition de ce concept issu de la réunion de deux mots : liberté et conscience ? Qu’est-ce donc que cette « conscience » dont on veut user librement ?

Les philosophes nous disent qu’il s’agit d’une « intuition plus ou moins claire qu’à l’esprit de lui-même, des objets qui s’offrent à lui ou de ses propres opérations ». Platon, Descartes … Kant nous dit que nous ne connaissons du monde que l’ « idée » qu’en forme notre conscience et à sa suite Edmond Husserl explique que « la particularité de la conscience est qu’elle est toujours conscience de quelque chose » et il en a déduit l’intentionnalité dont s’inspire l’existentialisme. Or 2500 ans de réflexions philosophiques me laissent encore dans l’incertitude : quel rapport entre le monde qui m’entoure et ce que j’en perçois à travers ma conscience ?

Plus ordinairement, on définit la conscience comme un sentiment : la perception que l’être humain a de lui-même. Par un raccourci qui assimile contenu et contenant [2], comme dans « boire un verre », la signification du mot conscience en tant que sentiment (avoir conscience de ses défauts) s’est étendue au siège de nos convictions et de nos croyances (avoir quelque chose sur la conscience). La liberté de conscience, c’est donc la liberté d’user de ce que contient la conscience c’est à dire ses convictions et ses croyances. La liberté de conscience est le droit pour tout individu de choisir les valeurs, les principes, les idées qui gouverneront sa vie, et aussi d’en changer.

D’un côté la conscience est la perception mentale de soi et du monde que les philosophes ont tenté de cerner mais qui est en soi car nul ne peut observer ma conscience, et de l’autre la conscience est un ensemble de valeurs et de principes moraux, le plus souvent partagés avec d’autres dans la société. Ces deux définitions paraissent donc très éloignées. Mais penchons nous sur le fonctionnement de notre cerveau.

Notre cerveau a une perception rationnelle du monde

Les études les plus récentes en anthropologie cognitive montrent que les modules cognitifs « populaires » nous dotent de connaissances innées en biologie, physique et psychologie.

En biologie, même dotés d’une courte expérience, tous les humains répartissent les êtres vivants dans les mêmes grandes catégories et établissent une hiérarchie similaire des espèces. Les enfants rangent intuitivement les êtres humains dans des catégories bien distinctes des objets ou animaux. A un an, ils savent qu’un homme ne peut pas se transformer en un animal ou un objet. En physique, si on montre à un bébé le film d’une balle qui passe derrière un mur, il manifestera de la surprise s’il ne voit pas la balle passer à travers la fenêtre percée au milieu du mur. Dès 4 mois, les enfants savent aussi qu’une marionnette ne peut se trouver à 2 endroits en même temps ou disparaître soudainement. Ce sont des compétences innées en mécanique et en physique. Enfin, nous avons des aptitudes innées pour « lire la pensée des autres », pour savoir si une promesse est sincère ou non. On pensait que cette aptitude ne survenait qu’à partir de 3 ans mais on sait maintenant que l’enfant dispose de cette capacité dès 15 mois même s’il ne peut s’exprimer à cet âge.

Toutefois les humains disposent aussi d’un mécanisme cognitif qui nous permet de concevoir des mondes contre-intuitifs par un enchâssement de plusieurs pensées. Si un bébé parle en se servant d’une banane comme d’un téléphone, et s’il en rit avec sa mère, c’est que l’enfant sait que maman sait que bébé sait que maman sait que ce n’est pas un téléphone.

Nous avons donc une aptitude innée à faire la part du naturel et du surnaturel.

Des failles favorisent l’irrationnel

Une étude a été menée sur un groupe de jumeaux adultes, des homozygotes et des dizygotes [3], à partir d’un questionnaire sur leur vie religieuse actuelle et pendant leur enfance. Durant l’enfance, on constate peu de différences entre les deux groupes. Mais, pendant la vie adulte, les paires de jumeaux dizygotes ont plus fréquemment une vie religieuse différente entre eux que les paires de jumeaux homozygotes. Ceci prouverait qu’il y a une base génétique à la religiosité masquée par l’influence de l’environnement pendant l’enfance.

Par ailleurs, des biologistes ont démontré que le cerveau réagit au LSD et autres drogues psychédéliques comme s’il s’agissait de sérotonine [4] à cause de leur structure chimique très voisine. En ce faisant passer pour de la sérotonine, ces drogues permettent la libération massive de glutamate qui assure la transmission des informations sensorielles. Le sujet ressent alors des hallucinations et des sensations de fusion avec le monde. Or chrétiens, bouddhistes ou soufis peuvent connaître ces phénomènes de « fusion mystique » sans recourir à une drogue. Puisque les expériences mystiques peuvent être vécues dans divers contextes religieux, le point commun est à rechercher dans le cerveau.

A l’Université de Stockholm, on a donc étudié la personnalité de volontaires à travers un ensemble de 238 questions, utilisées par les psychiatres, afin d’en tirer 25 aspects fondamentaux comme par exemple l’impulsivité, la dépendance vis-à-vis des autres, la crainte de l’inconnu. Parmi ces questions certaines ont trait à la religiosité : « vous êtes vous déjà senti en contact avec une présence spirituelle divine ? » En explorant le cerveau de ces volontaires avec la technique de tomographie à émission de positons (TEP), on a mesuré leur nombre de récepteurs de sérotonine car la sérotonine circule d’autant plus librement qu’il y a moins de récepteurs. En comparant les 25 aspects de la personnalité des volontaires et leur taux de récepteurs de sérotonine, on a constaté que la seule corrélation statistique possible était avec la religiosité : avoir 4 fois moins de récepteurs entraîne 8 fois plus de religiosité ! Depuis on a constaté que d’autres neurotransmetteurs, les opioïdes similaires aux opiacées (opium et morphine) qui provoquent eux aussi des troubles sensoriels, ont des effets similaires. La quantité de neurotransmetteurs à l’état libre dans le cerveau influe donc sur la capacité à croire au surnaturel.

Dans le même temps, un neurobiologiste a étudié avec la même technique de TEP le cerveau de moines bouddhistes « entrés en symbiose avec le monde » grâce à une technique de respiration appropriée. Il a constaté que plus la méditation semblait profonde plus la zone du cortex pariétal supérieur gauche s’assombrissait ce qui montre une diminution de l’irrigation sanguine. Or la fonction de cette zone du cerveau est justement de permettre à l’individu d’effectuer la distinction entre son propre corps et l’environnement et aussi de s’orienter dans l’espace. Il est donc logique de constater qu’en ralentissant l’activité de cette zone du cerveau, on ressente l’impression de fusionner avec l’univers. On a aussi découvert qu’avec une stimulation électromagnétique des zones temporales, le sujet ressentait une présence invisible à ses côtés. Donc en modifiant le niveau d’activité de certaines zones cérébrales on peut aussi modifier la conscience qu’on a du monde extérieur.

Les ressorts psychologiques de notre cerveau

Dès qu’on est capable de distinguer le vrai du faux, il est difficile de résoudre par la raison les problèmes tels que ceux posés par la mort ou le mensonge. Les religions proposent des solutions qui mettent en scène des êtres surnaturels, une entité divine invisible ou dotée d’ubiquité ou bien capable de se matérialiser en un animal. Ceci viole les notions intuitives dont nous héritons dès la naissance et cette transgression produit une forte réaction émotionnelle. Elle est si forte qu’elle conduit à lui attribuer un pouvoir explicatif supérieur, que notre capacité à maîtriser des pensées contre-intuitives finit par rendre acceptable. Toutes les religions bousculent ces mécanismes de pensée très particuliers, mais pas n’importe comment sinon ça ne fonctionne pas.
En se conformant sa vie durant aux lois édictées par la religion, l’homme peut y trouver un refuge psychologique. Les études menées par les psychologues soit auprès de personnes âgées soit auprès de jeunes gens après le 11 septembre 2001, ont montré que ceux qui avaient les plus fortes pratiques religieuses étaient les moins sujets à l’angoisse. Les religions auraient donc des vertus anxiolytiques.

Les neurobiologistes montrent le rôle de la sérotonine dans les illusions sensorielles et la religiosité mais aussi dans les changements d’état émotionnel car une déficience en sérotonine libre augmente le risque d’état dépressif. Ce ne serait donc pas la religion mais la sérotonine qui aurait un effet anxiolytique.

Sur le plan psychologique, les religions mettent en œuvre plusieurs mécanismes.

Les « Homo » du Pléistocène, il y a plus d’un million d’années, étaient dans la nécessité vitale de coopérer avec leurs semblables, ce qui explique que l’être humain éprouve encore aujourd’hui du bien être à se trouver au sein d’un groupe social. Il est donc naturel que les religions qui se pratiquent souvent en groupe, aient un effet positif sur leurs adeptes.

Aller à l’encontre de nos connaissances innées est aussi vécu comme un tribut à payer pour recevoir des réponses et aussi faire partie du groupe. Les rites avec leurs gestes de soumission, la coordination des états des corps, les danses, les chants, créent une ambiance émotionnelle qui rend acceptable ce sacrifice. L’émotion devient alors plus convaincante que la logique et la raison. [5] On y laisse un peu de son égo, mais parfois à l’extrême sa vie ou celle de ses descendants. Mais pour que cette conviction perdure, il faut que la stimulation soit constante et répétée. C’est en institutionnalisant la religion qu’on maintient la stimulation.

Un autre mécanisme psychologique peut être mis en jeu. Lorsqu’un individu est soumis à un évènement négatif grave hors de son contrôle, il se persuade qu’il dispose d’un pouvoir susceptible de lui permettre d’éviter d’y être exposé car, si dans un premier temps l’organisme est mis en état physiologique d’alerte par le stress, sécrétion d’adrénaline et de corticoïdes puis accélération du rythme cardiaque et augmentation de la pression sanguine, cette situation ne peut se prolonger sans conséquences très néfastes. Ce mécanisme psychologique est appelé le « stratagème de l’illusion de contrôle ». On range dans les « stratagèmes de l’illusion de contrôle » le geste du joueur qui se signe ou embrasse sa médaille en entrant sur le terrain de football [6].

Conclusion

Non, la science n’a pas mis en évidence la zone de la religion dans le cerveau humain.

En revanche elle a établi que le cerveau humain est fortement structuré pour faire la part du naturel et du surnaturel et donc qu’il est armé pour résister à l’irrationnel.

Mais tandis que des causes, génétiques, biologiques ou physiques, peuvent créer un terrain favorable aux illusions sensorielles, des mécanismes psychologiques permettent à l’homme de se défendre contre des situations extrêmes, soit en recherchant la protection du groupe soit en se donnant l’illusion de les maîtriser pour survivre. Il peut y trouver du bien-être.

Après une longue cohabitation avec la conscience humaine et les points faibles de l’homme que nous venons de décrire, les religions ont trouvé les mécanismes capables de lui faire accepter l’irrationalité de leurs réponses à ses questions angoissées.

L’interrogation philosophique « que perçoit ma conscience en moi de la réalité du monde ? » et l’interrogation morale « mes convictions ou mes valeurs sont-elles issues de ma libre conscience ? » qui paraissaient au départ si éloignées se rejoignent donc ici : lorsqu’à la conscience surgit une perception troublée du monde, il est permis à la conscience d’accepter l’irrationnel comme fondement de ses convictions.

C’est cette capacité qu’exploitent les religions et ce jésuite n’a fait que détourner le sens de ces découvertes scientifiques à leur profit.

[1D’après Pourquoi Dieu ne disparaîtra jamais, Nicolas Revoy et Isabelle Bourdial, Science et Vie, août 2005.

[2Une métonymie.

[3Les jumeaux homozygotes ont des gênes identiques tandis que chez les dizygotes (les faux jumeaux) ceux-ci se répartissent statistiquement comme chez les frères et sœurs ordinaires.

[4Les neurones qui composent le système nerveux, sont connectés entre eux soit électriquement soit comme dans la majorité des cas, chimiquement grâce à une molécule, un neurotransmetteur. Le neurone A fabrique des molécules puis les libère à travers la synapse, l’espace, qui le sépare de son suivant, le neurone B, où elles sont recueillies par des capteurs ce qui déclenche la transmission du signal dans le neurone B. Lorsque l’influx doit cesser, il faut récupérer les molécules de neurotransmetteur qui n’ont pas été capturées et qui restent libres dans la synapse. Le neurone A ouvre alors des récepteurs spécifiques pour les récupérer. Ce neurotransmetteur est la sérotonine. On la rencontre aussi dans le contrôle du rythme veille-sommeil, la thermorégulation, les comportements alimentaires et sexuels, la douleur, l’anxiété ou le contrôle moteur. Si le nombre de récepteurs 5HT1A dans le cerveau est insuffisant pour recapturer tout la sérotonine émise, celle-ci peut y circuler plus ou moins en abondance.

[5Ce pouvoir de conviction est utilisé dans bien d’autres activités humaines.

[6Ce mécanisme peut avoir des conséquences plus graves au niveau d’un groupe lorsque chaque membre use individuellement du « stratagème de l’illusion de contrôle ». Par exemple, interrogés séparément sur l’épidémie de SIDA, chaque étudiant déclare courir moins de risques d’être contaminé que les autres. Ramenés au groupe, l’ensemble de ces « stratagèmes de l’illusion de contrôle » ne peut conduire qu’à augmenter les conduites dangereuses au lieu de les réduire.

Annonces

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